Chronique n°4

Une porte de plus

Il y a des portes qui marquent plus que d'autres pas parce qu'elles sont plus importantes, mais parce qu'elles se ferment après toutes les autres.

Dernièrement, j'ai pris rendez-vous avec un chirurgien esthétique. 

J'y allais avec des questions, des attentes, mais surtout avec l'espoir d'être entendue. 

Je souhaitais introduire une demande de remboursement auprès de la mutuelle, expliquer ma situation, raconter mon parcours et le mal-être qui m'accompagne depuis des années.

Je suis entrée dans le cabinet avec une angoisse tenace, malgré tout je pensais que la consultation commencerait par une écoute.

Je me trompais.

Très rapidement, le chirurgien m'a demandé ma taille et mon poids.

À cet instant précis, j'ai su. Avant même qu'il ne prononce un mot, j'ai compris que la suite de l'entretien se jouerait sur ces deux chiffres.

Quelques secondes plus tard, la phrase est tombée.

« Madame, votre IMC est de 37. Pour pouvoir bénéficier du remboursement, la limite est fixée à 35. »

Deux points.

Deux unités d'IMC.

Une dizaine de kilos.

Un dossier refusé.

Je pensais avoir appris à encaisser. Je pensais qu'à force d'entendre des refus, ils finissaient par perdre de leur violence. Je pensais qu'avec le temps, on développait une forme de carapace.

Mais il n'en est rien.

Chaque nouvelle porte fermée réveille toutes les précédentes, parce que cette consultation n'était pas seulement celle d'un chirurgien esthétique.

Elle faisait écho à toutes les autres.

À la PMA où mon IMC conditionnait l'accès à certains traitements.

Aux consultations où mes douleurs semblaient trouver leur explication avant même que l'on cherche leur origine.

À ces rendez-vous où le poids devenait le sujet principal, quel que soit le motif de ma venue.

Les contextes étaient différents.

Les médecins étaient différents.

Les spécialités étaient différentes.

Mais, au bout du compte, je retrouvais toujours le même point commun : mon IMC était au-dessus de la norme.

Sur le moment, je n'ai presque rien dit. À quoi bon ?

J'ai serré les dents. J'ai ravalé ma fierté.

J'ai laissé le médecin poursuivre ses explications sans réellement les entendre.

Ce n'était pas seulement ce refus qui me faisait mal, c'était tout ce qu'il réveillait. Toutes ces fois où j'avais eu le sentiment de devoir justifier mon existence dans un corps qui ne correspond pas aux normes. Toutes ces fois où j'avais essayé de prouver que j'étais bien plus qu'un chiffre.

Une fois sortie du cabinet, je n'ai plus réussi à retenir mes émotions et à l'abri, dans les bras de mon compagnon, les larmes ont fini par couler sur mes joues que l'on dit rondes.

En rentrant chez moi, une évidence s'est imposée: cette porte n'était pas la première, elle était simplement celle de trop! Celle qui m'a fait comprendre que je ne voulais plus garder tout cela pour moi.

Toutes ces expériences, prises séparément, peuvent sembler anecdotiques, mais ensemble, elles racontent une réalité bien plus profonde.

Je n'ai pas pour vocation d’accuser un médecin, une spécialité ou une profession. Je sais que certaines décisions répondent à des critères médicaux, à des recommandations et à des obligations que les soignants doivent respecter.

Mais je crois qu'il est légitime de s'interroger sur ce que ressent la personne qui se trouve de l'autre côté du bureau.

À partir de quel moment cesse-t-on d'être une personne avec une histoire, un parcours, des souffrances et des projets... pour devenir avant tout un indice de masse corporelle ?

C'est cette question qui a donné naissance à ces chroniques.

Parce que derrière chaque porte qui s'est refermée, il y avait toujours moi.

Mon histoire.

Mes espoirs.

Mes blessures.

Et aujourd'hui, j'ai choisi de les raconter.

Une page après l'autre.