Chronique n°3
Les refus ne sont pas toujours prononcés clairement.
Parfois, ils prennent la forme de mots qui blessent.
D'autres fois, ils sont beaucoup plus discrets : un regard qui s'attarde sur votre corps avant même que la consultation ne commence, un médecin qui réfléchit un peu trop longtemps, une remarque qui semble anodine, un mot gribouillé à la va- vite sur une feuille, ou encore une décision qui tombe sans véritable explication.
Et je sais aujourd'hui que ces refus n'étaient pas liés à mon histoire, mais à un simple chiffre inscrit sur mon dossier.
Le premier grand refus, je l'ai vécu dans mon parcours de PMA.
On m'a expliqué que les traitements auraient peu de chances de fonctionner à cause de mon obésité. Que les risques d'une grossesse étaient trop importants. Que si je tombais enceinte, mon futur enfant pourrait souffrir de nombreuses complications.
Je comprends aujourd'hui que ces décisions reposaient aussi sur des données médicales et une évaluation des risques. Mais lorsque l'on est de l'autre côté du bureau, on n'entend pas seulement les statistiques, on entend surtout que son corps n'est pas jugé capable de...
Cette sensation est difficile à décrire. Elle ne s'efface pas lorsque l'on quitte le cabinet médical. Elle s'installe sournoisement.
Avec le temps, j'ai découvert que la PMA n'était que le début.
En rhumatologie, mon poids devenait l'explication de mes douleurs avant même que d'autres pistes ne soient réellement explorées.
Chez certains médecins généralistes, chaque consultation semblait ramener à la même conclusion : « Il faut perdre du poids. »
Peu importait le motif de ma venue. Cette phrase revenait presque comme un réflexe.
En allergologie aussi, mes allergies respiratoires étaient dues à mon poids. Ce chiffre sur la balance racontait déjà toute mon histoire avant même que je puisse raconter ma version.
Petit à petit, je me suis surprise à appréhender certains rendez-vous médicaux. Non pas par peur du diagnostic, mais par peur de ne pas être écouté, allant même jusqu'à même appréhender une simple prise de sang qui est devenue une source d'angoisse.
Les difficultés techniques peuvent exister, je le sais. Mais lorsque celles-ci s'accompagnent de remarques ou de soupirs, on finit par avoir le sentiment d'être un corps « compliqué » plutôt qu'une personne que l'on soigne.
À force, on entre dans un cabinet avec une boule au ventre. On se demande si l'on va parler de ce qui nous amène ou, une fois encore, uniquement de notre poids.
Et les blessures émotionnelles s'accumulent
Mais les portes ne se ferment pas seulement dans les hôpitaux ou les cabinets médicaux.
Elles existent aussi dans la vie quotidienne, comme dans les magasins où les collections s'arrêtent bien avant votre taille.
Dans ces rayons « grandes tailles » réduits à quelques modèles, souvent plus chers que les autres, comme si s'habiller devait coûter davantage lorsque l'on a un corps différent. Ces rayons sans lesquels on ose parfois pas aller parce que juste à côté il y a le rayon des femmes sexy.
Ce sont des détails, diront certains. Pourtant, lorsqu'ils s'accumulent jour après jour, ils finissent par envoyer toujours le même message : certains espaces ne semblent pas avoir été pensés pour des personnes comme vous.
À force d'entendre les mêmes remarques, de vivre les mêmes refus et de croiser les mêmes regards, quelque chose finit par s'installer.
On culpabilise!
On finit par croire que tout est de notre faute, que si l'on souffre, c'est parce que l'on n'a pas été assez courageux, que l'on n'a pas assez essayé, pas assez résisté, pas assez marché, pas assez fait de sport, pas assez suivi de régimes.
Personnellement, j'ai entendu des réflexions de la part de personnes très proches de moi mais cette petite voix dans ma tête qui tourne en boucle devient parfois plus violente que les remarques des autres.
Alors je me pose souvent cette question :
Est-ce réellement mon poids qui m'empêche de trouver ma place ? Ou est-ce le regard que notre société porte sur les corps différents qui finit, peu à peu, par nous convaincre que nous ne sommes jamais tout à fait à notre place ?
Je n'ai pas la réponse. Je ne l'aurais sans doute jamais puisque je suis obèse.
Mais je crois qu'il est important de continuer à poser la question.
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